Quoi de neuf ?

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Classé dans : Lectures Mots clés : technique, travail
David Edgerton, Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l'histoire globale. Édition française. Paris : éditions du Seuil, 2013, coll. "l'Univers historique". 320 p. Traduction Christian Jeanmougin, ISBN : 9782021063677.

Entre un techno-enthousiasme qui se présente comme naturellement porteur d'un projet progressiste d'un côté, et les techno-paniques régulières suscitées par une pénétration de plus en plus forte dans les foyers de technologies de plus en plus opaques de l'autre, le rapport des sociétés contemporaines à la technique semble délicat et le débat difficile. Ce billet entend apporter quelques éléments de réflexion. Avec son histoire des techniques centrée sur l'usage, David Edgerton invite à reconsidérer le rôle des techniques dans l'histoire. En délaissant l'hagiographie des grands inventeurs et la récitation de la fable du progrès technologique, l'auteur peut focaliser son attention sur les pans occultés de l'histoire des techniques : celle des "mondes pauvres", celle des technologies domestiques, ou encore celles de la mise à mort - des insecticides aux abattoirs industriels en passant par l'armement.

L'histoire des techniques centrée sur l'usage met en avant la longévité de certaines techniques qui vient contredire la représentation classique d'un progrès technique linéaire, où l'innovation serait porteuse de grands changements, où une invention radicalement plus efficace remplacerait inévitablement la précédente. L'auteur critique ainsi cette approche (p.32-34) :

“Certains historiens économistes (…) affirment que l'importance économique d'une technique se mesure par la différence entre les coûts ou les bénéfices associés à l'usage de cette technique et ceux associés à son meilleur substitut. [Cette hypothèse contrefactuelle] est (...)  incontournable si l'on veut évaluer raisonnablement l'importance d'une technique. (...) L'hypothèse la plus commune est qu'il n'y avait pas de substitut comparable. (…) Or pour voir son usage se répandre, une technique n'a pas à être considérablement meilleure que celle qui la précédait; il lui suffit d'être légèrement meilleure que les substituts (du moins en supposant que les meilleures techniques remplacent les moins bonnes).”

Certaines techniques, objectivement moins efficaces, sont en fait restées d'usage pour de multiples raisons : nécessité de maintenir des techniques de réserve (de secours), manque d'investissement pour moderniser les outils de production, abandon d'une technologie plus récente par absence de marché, ou encore rupture de la chaîne d'approvisionnement. En outre, maintenir une technique en service plus longtemps peut s'avérer plus rentable que son remplacement par une technique pourtant intrinsèquement meilleure. Sa production en série fait baisser son coût de revient (économies d'échelles, apprentissage et retour d'expérience), tandis que son entretien permet de faire durer l'investissement de départ. Pour l'auteur, rendre compte de ces phénomènes est nécessaire pour évaluer l'importance et la valeur des techniques.

David Edgerton propose donc une lecture dynamique de l'histoire où les processus de disparition, de réapparition, de transferts et de “créolisation” des techniques auraient joué un rôle particulièrement significatif - qui reste à déterminer précisément, mais occulté par l'histoire centrée sur l'innovation qui circonscrit l'intérêt technologique aux lieux de pouvoir. Or, l'auteur montre que les grandes inventions du XXème siècle plébiscitées par ce discours - la bombe atomique, l'aviation, les technologies de l'information et de la communication - ont été largement promues et adoptées à la faveur du développement du capitalisme, du nationalisme, de l'impérialisme et de politiques autarciques et bellicistes (p. 161-163) :

“Dans les années 30 en particulier, les États-nations du monde entier vécurent de plus en plus en autarcie. (...) Nombre de techniques présentées comme étant (…) essentiellement internationalisantes [comme la radio ou l'aviation] étaient profondément nationales, tant par leurs origines que par leurs usages. (...) De nombreuses (…) grandes techniques du XXème siècle furent des techniques d'autarcie et de militarisme. Le pétrole dérivé du charbon, les nombreuses fibres synthétiques et le caoutchouc synthétique ne sont que quelques-unes des technologies qui n'auraient pas survécu dans une économie de marché libérale et globale.”

Il affirme plus loin (p. 278) :

“Nous devons cesser de croire que les nouvelles technologies ont inéluctablement entraîné la globalisation; le monde a au contraire connu un processus de déglobalisation dans lequel les techniques de l'autosuffisance et de l'empire ont joué un rôle déterminant. (…) D'une manière générale, la technique n'a pas été une force révolutionnaire; elle fut tout autant responsable du maintien des choses en l'état que de leur transformation.”

Généralement présentées comme révolutionnaires par essence, les nouvelles technologies globalisantes serviraient au moins autant les forces conservatrices et réactionnaires que progressistes. Portées par les milieux de pouvoir pour se maintenir, héritières d'une histoire de la domination écrite par les puissants et mise en marche par les possédants, elles serviraient, entre leurs mains, au maintien de l'ordre technologique. David Edgerton propose ici un renversement des valeurs, dans la mesure où les survivances et hybridations locales, artisanales, domestiques ou populaires sont généralement présentées comme rétrogrades, et leurs utilisateurs comme réactionnaires, afin de les disqualifier. Il rappelle à cet égard (p.276) que :

“Nous ne sommes pas technologiquement déterminés. (…) Le XXème siècle abonda en inventions et innovations, de sorte que la plupart d'entre elles étaient inéluctablement vouées à l'échec. Reconnaître cela aura un effet libérateur. Nous n'aurons plus à nous culpabiliser d'être hostiles à l'innovation ou en retard sur notre époque sous prétexte que nous refusons d'adopter une invention."

David Edgerton identifie d'ailleurs le foyer comme une des sphères de diffusion, d'apprentissage et d'exercice privilégiées de la technique. Il rappelle que certaines nations - souvent d'obédience marxiste et fraîchement indépendantes - ont fait de la production domestique une véritable politique, à l'image de Mohandas Karamchand Gandhi qui encouragea la réintroduction dans les foyers du rouet (charkha), instrument de “production par les masses” qu'il tenait pour un outil d'émancipation. Avec pour corollaires à l'équipement des foyers en outils de production le maintien de l'emploi local et un réseau plus dense de diffusion de la culture et du matériel techniques. A l'Ouest, la production de masse a entraîné l'irruption des machines dans les foyers et la mise en place d'une “organisation scientifique du travail domestique”. Selon l'auteur, elle n'aurait pas diminué la charge de travail (celle des des femmes en particulier, comme l'ont prétendu les vendeurs de machines à laver) mais augmenté la productivité et la production des foyers. Un travail difficile à quantifier car non reconnu, les foyers restant considérés comme la destination de “biens de consommation” plutôt que comme des lieux de production. David Edgerton note d'ailleurs (p.25) que :

“Nous parlons en adultes du monde des objets, mais en enfants du monde de la technique. (…) La propriété - et d'autres formes d'autorité - a été radicalement séparée de l'utilisation. La plupart des habitants de cette planète (…) travaillent dans des endroits qui appartiennent à d'autres, avec des outils qui appartiennent à d'autres (…) Un individu n'est pas pareillement propriétaire des objets et de la technique.”

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