Mana. Vulnérabilité et Technosciences

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Classé dans : Lectures Mots clés : santé, recherche
Mana. Vulnérabilité et Technosciences, 1998/1, n°4. L.A.S.A.R. Caen : Presses Universitaires de Caen, 1996-. ISSN : 1271-0377.

La crise sanitaire internationale actuelle suscite la mise en œuvre de plans de gestion de crise sensiblement différents selon les gouvernements. Tous nous renvoient à des questions cruciales pour les sociétés contemporaines. Le confinement et le risque épidémique nécessitent de négocier intellectuellement avec la restriction des libertés fondamentales, la surveillance institutionnelle et le contrôle social. Entre des démocraties libérales en manque de légitimité et des démonstrations autoritaires de plus en plus répandues, la crise peut être le moment de remettre en question les moyens d'exercer notre responsabilité collective. Le quatrième numéro de la revue de sociologie et d'anthropologie Mana traitait précisément du sujet, d'où l'envie d'en publier aujourd'hui ce résumé.

Les sociétés technoscientifiques contemporaines ont vu le jour dans le contexte post-traumatique de l’après-guerre. Le développement du productivisme, avec le profit maximal comme horizon ultime, a largement contribué à la dégradation des structures sociales et des écosystèmes. Son développement fondé sur la technique a entraîné une modification rapide des repères collectifs et des enjeux de société, tout en complexifiant leur compréhension par les individus. Cette perte de contrôle des populations sur leur environnement a créé un sentiment de vulnérabilité, dont le productivisme est le moteur. Elle est inégalement ressentie en fonction de la position des individus dans les rapports de production, qui sont devenus le nouveau référentiel de la société. Yves Dupont note que le développement parallèle de la démocratie et du productivisme (soit du libéralisme) a relégué le citoyen à son rôle de travailleur et d'usager. L'importance acquise par les technosciences aurait dégradé la valeur de l'outil politique comme outil de contrôle collectif.

En cas de crise, cette dépossession aurait pour conséquence de réserver l’exclusivité de l'analyse et de la réponse aux seuls pouvoirs publics, industriels et experts. Leur approche gestionnaire et technicienne susciterait des comportements irrationnels, avec pour conséquence la mise en place d'un régime de crise dégradé (détournement des règles, défiance, désinformation, comportements dangereux) dont les populations seraient responsables. Laurent Bocéno évoque la contamination sociale (p. 57) :
« La contamination socialement construite est cette perception que les habitants ont de la contamination matérielle rapportée aux relations avec les espaces, la nature, les objets mais aussi les humains donc, à eux-mêmes. (…) La contamination physique produit de la contamination sociale qui n'est ni rationnelle, ni physique, mais qui est néanmoins vécue comme telle. »
Selon les auteurs, ce constat appelle à imaginer un modèle démocratique de gestion de crise. Guillaume Grandazzi montre que l'appropriation (de plus en plus fréquente à l'époque du "conflit des expertises" et du "besoin de médiations", selon les mots d'Emmanuel Hirsch) par les citoyens des controverses environnementales ou industrielles repose essentiellement sur la défense de l'intérêt commun (santé publique et santé démocratique) contre les intérêts particuliers. D'après l'auteur, les crises que traversent les sociétés technoscientifiques contemporaines seraient le fruit de l'alerte, à l'initiative du corps social, plutôt que de l'accident (p. 69-70) :
« La crise, déconnectée de l'accident, n'apparaît alors plus envisageable en terme de rupture avec un temps ordinaire et routinier, mais semble plus que jamais devoir être appréhendé comme une manifestation symptomatique de processus sociaux et historiques contemporains. L'ère damocléenne, selon l'expression d'E. Morin, dans laquelle nous sommes entrés se traduit par une situation d'alerte permanente et d'incertitude généralisée, qui invite à ne voir dans les crises contemporaines que des épiphénomènes révélateurs d'une vulnérabilité croissante des sociétés technoscientifiques. »
Cette vulnérabilité tend selon lui à alimenter un désir démocratique, au sens où elle découle des rapports de domination. Les crises seraient de ce point de vue de précieux laboratoires de la démocratie (p. 91) :
« En ce qu'elles permettent justement de mettre à jour les dysfonctionnements de la démocratie et les collusions entre savoirs et pouvoirs, les crises n'apparaissent alors pas uniquement comme des situations devant être à tout prix évitées, mais sont aussi l'occasion d'un approfondissement de la démocratie et participent de ce processus indéfini d'invention de la rationalité. »

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